Il y a un plat qui, plus que tout autre, vous raconte la Guadeloupe en une bouchée : le court-bouillon de poisson. Pas le bouillon de cuisson que connaissent les métropolitains, mais un ragoût de poisson mijoté dans une sauce tomatée, citronnée et relevée, où le poisson fond presque dans le riz. Chez Hostel Toucan, plusieurs de nos hôtes le préparent pour leurs voyageurs le soir de l’arrivée. C’est l’une d’elles, Maryse, qui tient une case à Sainte-Rose sur la côte nord de Basse-Terre, qui nous a livré sa version. La voici, fidèle à son geste, marché compris.
Le court-bouillon créole, c’est quoi exactement ?
En Guadeloupe, archipel français des Caraïbes en forme de papillon (environ 380 000 habitants, deux ailes : Grande-Terre calcaire et Basse-Terre volcanique), le court-bouillon désigne un poisson cuit dans une sauce courte, parfumée et acidulée. Rien à voir avec un bouillon clair. Le mot est trompeur, le plat est généreux.
Sa colonne vertébrale tient en trois éléments :
- Un poisson local entier ou en darnes : vivaneau (« sorf »), dorade coryphène (« dorade créole »), thon, marlin ou balaou selon l’arrivage.
- Un trempage citronné au citron vert, qui « nettoie » et raffermit la chair.
- Une sauce courte à base de tomate, oignon-pays, ail, thym, piment et roucou pour la couleur.
Maryse résume ainsi : « Un bon court-bouillon, c’est un poisson qui a été chouchouté avant même de toucher la casserole. » Tout se joue à l’achat et à la marinade.

Le marché : où et comment acheter le poisson
L’âme de cette recette, c’est le poisson frais du jour. Sur la côte, on l’achète directement au point de débarque des marins-pêcheurs.
Les bons spots selon les communes
- Sainte-Rose et Deshaies (côte sous-le-vent) : étals de pêcheurs en fin de matinée, vivaneau et dorade coryphène autour de 12 à 16 € le kilo.
- Pointe-à-Pitre, le marché couvert et le marché du Carénage : choix le plus large, ambiance et marchandage.
- Sainte-Anne et Le Moule (Grande-Terre) : petits marchés du matin, poisson de casier et de ligne.
Quelques repères de fraîcheur que nous donne Maryse : l’œil bombé et brillant, les ouïes rouge vif, une chair ferme qui revient sous le doigt, et une odeur d’iode, jamais d’ammoniaque. Pour 4 personnes, comptez 1 kg à 1,2 kg de poisson nettoyé.
Astuce locale : demandez au pêcheur d’écailler et de vider sur place, et de couper en darnes de 3 cm. Vous gagnez vingt minutes en cuisine et vous repartez avec une tête de poisson, idéale pour corser la sauce.
La recette du court-bouillon créole de Maryse
Pour 4 personnes — préparation 25 min, marinade 30 min, cuisson 30 min.
Les ingrédients du marché
- 1,2 kg de poisson en darnes (vivaneau ou dorade coryphène)
- 3 citrons verts
- 4 gousses d’ail
- 2 oignons + 1 botte d’oignon-pays (cive)
- 4 tomates mûres (ou 1 boîte de concassée à défaut)
- 2 cuillères à soupe de concentré de tomate
- 1 branche de thym-pays, 2 feuilles de bois d’Inde
- 1 piment végétarien (parfum) + ½ piment antillais pour les courageux
- 1 cuillère à soupe d’huile au roucou (ou roucou en grains)
- 1 verre de vin blanc sec, sel, poivre
Étape 1 — Le « lavé » du poisson
Pressez 2 citrons verts dans un grand saladier d’eau, ajoutez une pincée de gros sel. Frottez les darnes, rincez, égouttez. Ce geste, incontournable, retire le mucus et raffermit la chair.
Étape 2 — Le « tranpé » (la marinade)
Préparez un assaisonnement pilé : ail, un peu d’oignon-pays, sel, poivre, le jus du 3e citron et une pointe de piment. Massez les darnes, glissez un peu de cette pâte dans les entailles, couvrez et laissez 30 minutes au frais. C’est ici que le poisson prend son caractère.
Étape 3 — Le « roussi » (la base de sauce)
Faites chauffer l’huile au roucou dans une marmite. Faites suer oignons, ail et oignon-pays 5 minutes. Ajoutez tomates, concentré, thym, bois d’Inde et le piment végétarien entier (non percé, pour le parfum sans le feu). Laissez compoter 8 à 10 minutes.
Étape 4 — Le mijotage
Déglacez au vin blanc, mouillez avec un grand verre d’eau (ou l’eau de la tête de poisson). Salez. Déposez délicatement les darnes en une couche, baissez le feu. Couvrez et laissez frémir 12 à 15 minutes sans trop remuer : on secoue la marmite plutôt qu’on ne mélange, pour ne pas briser le poisson. La sauce doit rester courte et nappante.
Étape 5 — La touche finale
Coupez le feu. Ajoutez un trait de citron vert, un peu d’oignon-pays ciselé cru, rectifiez le sel. Laissez reposer 5 minutes à couvert. Le plat n’en sera que meilleur.
